« La force de Stranger Things réside dans les liens indéfectibles qui unissent ces personnages. Des marginaux, des intellos, des exclus, des êtres imparfaits et brisés qui tissent des liens grâce à leurs faiblesses», estime le producteur Shawn Levy.
« La force de Stranger Things réside dans les liens indéfectibles qui unissent ces personnages. Des marginaux, des intellos, des exclus, des êtres imparfaits et brisés qui tissent des liens grâce à leurs faiblesses», estime le producteur Shawn Levy. COURTESY OF NETFLIX / COURTESY OF NETFLIX 2025

Stranger Things, la fin d’une légende

À LA UNE - La série amirale de Netflix livre sa cinquième et dernière saison. Depuis sa conception jusqu’à son grand final, ses créateurs, les frères Duffer, auront magistralement fusionné retour aux sources et modernité.

Mi-juillet 2016 surgissait sur Netflix, sans fanfare et dans la torpeur des vacances, huit épisodes d’une série au titre énigmatique : Stranger Things . Au générique, deux créateurs inconnus : les frères Matt et Ross Duffer. Seul nom célèbre dans la dis tribution : l’ex-icône des années 1980-1990, Winona Ryder, devenue rare à l’écran. L’histoire ? « Lorsqu’un jeune garçon disparaît, une petite ville découvre un mystère impliquant des expériences secrètes, des forces surnaturelles terrifiantes et une étrange petite fille », annonce de manière vague le synopsis.

Pour être plus précis, nous sommes en 1983. Will Byers (Noah Schnapp) se volatilise au moment même où la bourgade de Hawkins, dans l’Indiana, connaît une étrange panne d’électricité. Face à des adultes désemparés, dont sa mère (jouée par Winona Ryder), ses camarades Mike (Finn Wolf hard), Lucas (Caleb McLaughlin) et Dustin (Gaten Matarazzo) mènent leur propre enquête. Le trio croise la route d’Eleven (Millie Bobby Brown). Guère plus âgée qu’eux, cette fugitive n’a aucune expérience de la vie en société et semble être liée télépathiquement à l’enfant disparu, le premier d’une liste qui ne va pas tarder à s’allonger.

La Une du Figaro TV Magazine du samedi 29 novembre 2025 Le Figaro TV Magazine
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Pop culture

Avec Stranger Things, les Duffer adressent au cinéma et à la pop culture des eighties une véritable lettre d’amour. L’esthétique pop et fuchsia fait son retour et les ventes du jeu de rôle Donjons et Dragons, passe-temps favori des héros, explosent de nouveau. Comme les abonnements et les statistiques de visionnage de Netflix. En un mois, 14 millions d’Américains de 18 à 49 ans se connectent à la plateforme.

Symbole de l’émergence du streaming, Stranger Things va améliorer ses records, saison après saison, pendant près de dix ans. En dépit de délais de productions croissants – les enfants acteurs ont grandi , Millie Bobby Brown est mariée et mère, Finn Wolfhard est devenu réalisateur –, la force d’attraction ne faiblit pas. Sortie en 2022, la quatrième salve d’épisodes a cumulé plus de 140 millions de vues dans le monde, soit plus d’un milliard d’heures, et a donné un nouvel élan au tube de la chanteuse Kate Bush, Running Up That Hill. Hymne d’une confrontation clé avec le monstrueux antagoniste Vecna, il a réintégré le classement Billboard, après 38 ans.

Réussir sa sortie

Tout est démesuré dans cette révérence : un tournage d’un an à Atlanta, un budget compris entre 50 et 60 millions de dollars par épisode, pas moins de 2 800 acteurs et techniciens mobilisés. COURTESY OF NETFLIX / COURTESY OF NETFLIX 2025

Pour sa dernière et cinquième saison, Stranger Things continue de défier les codes de l’audiovisuel. Netflix en a fractionné la diffusion en trois temps stratégiques : quatre épisodes prévus le 27 novembre pour Thanksgiving, trois autres pour l’après-réveillon de Noël, le 26 décembre, et le grand final le 1er janvier. Cet épilogue de deux heures aura même le droit à une exploitation dans les salles obscures américaines pendant quarante-huit heures. Une prouesse pour Netflix, diffuseur plutôt frileux quand il s’agit d’intégrer les cinémas. Tout est démesuré dans cette révérence : un tournage d’un an à Atlanta, un budget compris entre 50 et 60 millions de dollars par épisode, pas moins de 2 800 acteurs et techniciens mobilisés…

L’obsession des frères Duffer ? Ne pas rater leur sortie comme l’ont fait de précédentes prestigieuses séries fantastiques ayant redéfini la pop culture sur le petit écran : Lost et Game Of Thrones .

« Game Of Thrones a été une de nos inspirations dans la courbe de croissance de Stranger Things, racontent-ils à TV Magazine. Comme pour elle, nous avons augmenté progressivement les scènes d’action. Cette cinquième saison est la plus épique. Elle commence dans le chaos et l’affrontement. Les monstres sont plus effrayants, Vecna (figure majeure, ndlr) a encore changé d’échelle. Nous avons trois fois plus d’effets spéciaux. » Ce spectaculaire ne doit pas se faire au détriment des personnages et de leur développement. « Ils ont été nos points d’ancrage dans le scénario. Où voulait-on les laisser ? Nous sommes partis du point d’arrivée pour définir leur trajectoire. Nous savions depuis six ans quel serait le dénouement de Stranger Things et nous n’avons pas bougé d’un iota. C’était notre étoile du berger, pointe le duo. Si nous réussissons nos trente dernières minutes, ce qui sera arrivé avant comptera moins. En revanche, si notre dénouement est un échec, tout ce que nous aurons fait correctement auparavant sera oublié. »

Le terrifiant Vecna et sa victime originelle Will COURTESY OF NETFLIX / COURTESY OF NETFLIX 2025
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Les frères Duffer ont revisionné minutieusement les deux premières saisons de leur œuvre pour répondre aux questions laissées en suspens sur le fonctionnement de la réalité parallèle du Monde à l’envers, où se terrent Vecna et ses larbins – les Demogorgons –, et construire une mythologie qui tienne la route. Les jumeaux de 41 ans ont revu des finals faisant consensus, comme ceux de Six Feet Under, Breaking Bad et des Soprano. « Qu’est ce qui marchait et créait un sentiment d’inéluctable ? Le cœur de Stranger Things n’est pas ses monstres, mais ses gamins. Ils ont grandi et laissent leur enfance derrière eux. Entrer dans l’âge adulte est autant effrayant qu’exaltant. Nous avons perçu, après coup, à quel point l’intrigue recoupait le vécu de nos acteurs », confient Matt et Ross Duffer, un peu agacés quand on leur parle de la nostalgie sur laquelle surferait la série. « L’atmosphère des années 1980 n’explique pas tout. Notre audience est composée de la génération X et des “millennials”, mais aussi de celles qui n’ont pas connu cette période. »

« Des liens indéfectibles »

« La force de Stranger Things réside dans les liens indéfectibles qui unissent ces personnages. Des marginaux, des intellos, des exclus, des êtres imparfaits et brisés qui tissent des liens grâce à leurs faiblesses, et c’est précisément ce qui leur permet de devenir des héros », complète le producteur Shawn Levy. Qui promet par ailleurs des séquences aussi ambitieuses que dans un block buster. Cet élan tient du miracle. Les Duffer n’ont essuyé que des refus avant de trouver porte entrouverte à Netflix. « Leur concept cassait toutes les règles : une combinaison inhabituelle d’obscurité et de lumière. Je voulais les aider mais, en toute honnêteté, je ne savais pas qui aurait envie de voir une série avec des enfants, destinée à un public adulte. Cela allait à l’encontre de tous les codes du divertissement », se souvient Shawn Levy.

La petite soeur de Mike, Holly, est le nouveau visage de cette saison. COURTESY OF NETFLIX

« Nous désirions revenir aux récits de notre enfance, qui évoquaient des gens ordinaires à qui il arrivait des péripéties extraordinaires. Recréer l’ambiance de cette jeunesse aventureuse. On jouait dans les bois. Les parents n’avaient pas de moyen pour nous contacter. Il n’y avait ni internet ni smartphone. On échangeait au moment du dîner », racontent les Duffer. Ils citent volontiers comme influence Steven Spielberg, les comédies romantiques de John Hughes, les sagas Maman j’ai raté l’avion et Alien, Stephen King ou John Carpenter. Mais aussi, plus proche, le thriller Prisoners de Denis Villeneuve (2013). « Nous nous sommes demandé à quoi ressemblerait un récit autour d’un enfant disparu, étiré sur la durée d’une minisérie », se remémorent les jumeaux, qui travaillaient aussi sur un projet autour de la conspiration Montauk, laquelle attribue au gouvernement américain des expériences à caractère paranormal. Les Duffer voulaient tenter une fiction reposant sur du « found footage » (des images tournées comme un film amateur, ndlr). Ils ont finalement fusionné les deux idées.

Le déclic « True Detective »

Enfants du cinéma, les feux frères ne pensaient pas se lancer dans la série avant la révélation True Detective. « Le polar de HBO avait une qualité cinématographique dans sa mise en scène, son récit. Cela nous a ragaillardis. J’aime les séries qui possèdent cette grammaire du grand écran. Nous avons toujours considéré Stranger Things comme un très long film », soulignent-ils. Ils sont conscients de l’ironie de leurs parcours. Le chant du cygne de leur fresque survient à un moment où l’environnement qui a permis à Stranger Things d’éclore a disparu. Au lancement de la première saison, Netflix était la seule plateforme du marché. La guerre du streaming et de l’inflation des budgets n’avait pas eu lieu.

« C’était un moment formidable pour les créateurs comme nous, des débutants de 31 ans. Il y avait un appétit et un besoin urgent de créations originales. Il fallait muscler les catalogues. Nous étions encouragés à prendre des risques », note le tandem. À l’époque, pas grand monde pour les recommander. Leur premier film, Hidden, avait atterri directement en VOD. Wayward Pines, la série produite par M. Night Shyamalan, sur laquelle ils avaient travaillé, n’avait pas marqué. « Nous voulons croire que Stranger Things serait toujours possible aujourd’hui », soulignent Matt et Ross Duffer, qui ont conservé un contrôle créatif rare sur leur œuvre en réalisant 24 des 42 épisodes. Ce qui explique, outre le confinement et la grève des scénaristes et acteurs, le laps de temps toujours plus important entre les retours à l’antenne.

Millie Bobby Brown Netflix
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Pas de suite, mais des déclinaisons

Signe des temps ? Les Duffer n’ont pas prolongé le contrat qui les liait à Netflix. Au printemps prochain, ils rejoindront Paramount. L’assurance de voir leurs futurs longs-métrages sortir en salle. Pour la fratrie, le dénouement apporté aux aventures de Will, Eleven et Mike est définitif. Cela n’empêche pas Netflix d’étendre l’univers Stranger Things avec une comédie musicale (bien reçue à Broadway et dans le West End londonien), une série d’animation et une série dérivée sur laquelle les Duffer garderont l’œil. Pour Shawn Levy, Stranger Things a sa postérité assurée : « Lorsqu’un film ou une série touche profondément son public, ils deviennent immortels. Des images, des répliques, des chansons de la bande originale restent dans les mémoires et deviennent des souvenirs collectifs. »

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